
Len Deighton, 1929-2026
Len Deighton. Né Leonard Cyril Deighton le 18 février 1929 à Londres, fils du chauffeur d’une famille aristocratique qui employait également sa mère comme cuisinière, les Campbell Dodgson, son éducation se ressentira bientôt des conséquences de la guerre, durant laquelle la famille Dodgson se réfugie à la campagne, emmenant avec elle les Deighton, ce qui sera pour Len l’occasion d’observer les luttes de pouvoir entre les domestiques de cette riche famille. Selon ses propres mots, « Les écrivains comme moi ont beaucoup en commun avec les espions. J’aime pouvoir écouter des conversations sans que les gens me voient. » Ces observations lui serviront par la suite, lorsqu’il se consacrera à l’écriture. Mais tout ceci est encore bien loin.
L’arrestation d’une espionne
Son premier contact avec le monde de l’espionnage se fera durant cette période. Outre la famille Dodgson, sa mère cuisine pour une Russe blanche exilée, une fasciste fanatique du nom d’Anna Wolkoff. Lorsque les agents de la Special Branch débarquent en force une nuit, le jeune Len Assiste à l‘arrestation. La femme suit les policiers sans faire d’histoire, mais la scène marquera profondément l’enfant.
À seize ans, Len quitte l’école pour s’engager dans les chemins de fer où il est employé jusqu’à ce que la Royal Air Force le convoque pour son service militaire. Il a dix-sept ans, et il y deviendra photographe pour la Special Investigation Branch. Quittant l’armée en 1949, il profite d’une bourse accordée aux démobilisés pour reprendre ses études au Royal Collège of Art. Durant celles-ci, afin de compléter sa bourse, il trouve à s’employer comme serveur dans un restaurant londonien. De là lui viendra un goût pour la cuisine qu’il mettra à profit par la suite, en rédigeant nombre d’ouvrages consacrés à cet art.
Son diplôme d’art en main (« Je n’aurais pas eu l’audace d’écrire un livre si je n’avais pas fait une école d’art », dira-t-il par la suite), il décide de voir du pays et trouve un emploi de steward pour la BOAC ! Qu’il devra quitter après s’être retrouvé impliqué malgré lui dans une histoire de contrebande. Il vivra alors de ses talents d’illustrateur pendant quelques années à New York, avant de regagner Londres où il occupe le poste de directeur artistique dans une agence de publicité.
Ipcress, danger immédiat
Mais là non plus, il ne trouvera pas à s’épanouir. Lassé de la compétition effrénée de ce milieu, il part en Dordogne pour quelques jours de vacances. Au calme de la campagne française, désœuvré comme il convient, il se met à écrire. Juste le début d’un roman, qu’il intitule Ipcress. Mais le manque d’argent se fait vite sentir et il rentre à Londres pour reprendre un emploi d’illustrateur… avant de revenir en France l’année suivante, à l’ile de Porquerolles cette fois, où il achève son roman.
L’histoire aurait pu s’arrêter là : Len Deighton rentre en Angleterre et enferme le manuscrit dans un tiroir, pas certain d’avoir écrit un roman. Jusqu’à ce qu’il croise Jonathan Clowes lors d’une réception. Ce dernier mentionne dans la conversation qu’il est agent littéraire. Deighton lui avoue alors avoir écrit un roman. A-t-il été déjà proposé à une maison d’édition ? La réponse est non. Clowes demande à le lire. Emballé, il décide de le présenter aux éditeurs. La première tentative se solde par un demi-échec : Hutchinson and Cape le refuse, mais demande à rencontrer l’auteur. Puis Hodder & Stoughton l’accepte. L’agent négocie une augmentation du premier tirage, qui passe de 2 500 exemplaires à 4 000, ainsi qu’une prépublication en feuilleton dans divers journaux.
Ipcress, succès immédiat
Ipcress est publié en 1962 et devient immédiatement un immense succès. Harry Saltzman rafle les droits d’adaptation au cinéma. Le héros du roman est pourtant l’antithèse de James Bond. Personnage anonyme, il ne sera nommé Palmer que pour l’adaptation cinématographique qui fera décoller la carrière de Michael Caine sous le titre Ipcress – Danger immédiat (1965). Côté lignage, ce n’est pas ça non plus. Le héros de Deighton n’a pas fait Eton et ne sort pas d’une grande famille. C’est un fils de prolétaire, un fonctionnaire fauché, un employé d’un service secret qui passe ses week-ends à cuisiner… Venu du bas de l’échelle, il se retrouve plongé dans un univers qui le dépasse, entouré de gens avec qui il n’a guère de points communs et dont il se méfie. Peut-être faut-il voir là l’origine de l’engouement suscité par ce personnage auprès des innombrables lecteurs qui se retrouvaient en lui.
Le succès est tel que Deighton décide d’abandonner son métier d’illustrateur pour se consacrer à l’écriture. Il dit lui-même que, faute de succès, il se serait sans doute tourné vers les comédies musicales, son grand regret d’artiste. Il s’y essaiera tout de même avec Ah, Dieu que la guerre est jolie ! qui sera réalisé par Richard Attenborough (1969). Sinon, dit-il toujours, il se serait lancé dans les affaires. Par chance pour les amateurs de romans d’espionnage, rien de tout cela ne s’est produit et il s’est donc consacré à l’écriture.
Le retour de l’espion sans nom
Ce premier roman sera suivi de Neige sous l’eau, qu’il mettra plus de temps à terminer, par crainte du syndrome du deuxième roman : il n’achèvera ce roman déjà entamé lors de la parution de Ipcress qu’en 1963 après moult corrections suggérées par l’éditeur. Publié par Jonathan Cape, ce roman lui attirera les foudres de certains lecteurs qui l’accuseront un peu vite de vouloir prendre la place de Ian Fleming, également publié par Cape.
Viendra ensuite Mes funérailles à Berlin qui achèvera de le consacrer. Dans ce troisième opus, Deighton traite de la défection d’un biologiste est-allemand que son héros sans nom doit ramener à Berlin-Ouest avec l’aide d’un espion russe ancien nazi et d’un agent double, voire triple. D’emblée, Deighton ancre son récit dans le réel en recourant à force descriptions et notes en bas de page pour expliquer au lecteur comment placer un téléphone sur écoute, ou l’introduire aux mystères des organigrammes des services secrets et de leurs divers acronymes.
Comme John le Carré, apparu en même temps que lui, Len Deighton offre du monde de l’espionnage une vision réaliste, que les romans d’aventures signés Ian Fleming ne fournissaient pas vraiment.
Len Deighton poursuivra sa carrière littéraire, gagnant sa place dans le peloton de tête des écrivains qui ont œuvré dans ce genre difficile.
Le héros sans nom reviendra à plusieurs reprises sous sa plume, quatre romans faisant définitivement partie du canon (Ipcress Danger immédiat ; Neige sous l’eau ; Mes funérailles à Berlin ; Un milliard de dollars), mais quatre autres pouvant lui être également rattachés : An expensive place to die publié directement en feuilleton dans Playboy, Manœuvres en eaux troubles, Le retour de l’espion, et Scintille, scintille petit espion.
Un autre cycle, parallèle à celui-ci, s’étalera sur une dizaine de romans centrés autour du personnage de Bernard Samson, un agent du MI6 partageant un grand nombre de traits avec « Palmer », parmi lesquels une profonde absence de respect pour ses supérieurs. On notera surtout les trois premiers : Le réseau Brahms, Mexico poker, et London Match, qui ont également obtenu le statut de classiques du genre.
L’espionnage mène à tout
Len Deighton restera chez Jonathan Cape jusqu’à la fin de sa vie, partageant son œuvre entre les romans d’espionnage que nous venons d’évoquer, les ouvrages documentaires historiques qui lui valurent également une belle renommée, et les livres de cuisine, son autre passion.
On mentionnera en particulier SS-GB, une uchronie parue en 1978, dont l’idée lui a été suggérée lors d’une discussion dans les bureaux de Jonathan Cape, avec Tony Colwell et Ray Hawkey, alors qu’ils discutaient de la promotion de son ouvrage consacré à l’aviation de la dernière guerre Le temps des aigles. Dans ce roman, les nazis ont gagné la guerre et envahi le Royaume-Uni. Voici ce qu’en dit la présentation de Gallimard :
Angleterre, 1941. Londres est occupé par l’armée nazie. Churchill est mort, le roi George croupit au fond d’une cellule et la loi martiale terrorise le pays. Douglas Archer, commissaire à Scotland Yard, se voit confier une enquête de la plus haute importance : le Dr Spode, brillant physicien qui travaillait pour les nazis, a été assassiné et retrouvé avec d’étranges brûlures sur les bras. Et si ce meurtre était le signe avant-coureur de bouleversements autrement plus graves? Et si le monde était sur le point de changer pour toujours?…
SS-GB, paru pour la première fois en 1978, est désormais un classique de l’uchronie. Il a été adapté en série télévisée par la BBC.
Len Deighton s’est éteint le 15 mars 2026 à Guernesey. Avec John le Carré, disparu en 2020 et Frederick Forsyth, mort en 2025, il était l’un des derniers représentants du roman d’espionnage de la grande époque, celle de la guerre froide. Aux côtés de John le Carré et de Ian Fleming, il fut l’un de ceux qui façonnèrent le roman d’espionnage dans sa version moderne, ouvrant la voie à une pléthore d’excellents auteurs qui déferlent aujourd’hui dans nos librairies.