
On a tendance à croire que le roman d’espionnage est né avec James Bond. Rien n’est plus faux. S’il est vrai que l’agent secret inventé par Ian Fleming a fortement contribué à l’essor du genre, il n’était pas le premier, loin de là, et même dans son genre « costaud sans pitié tombeur de dames » il avait eu quelques précurseurs, dont un sous la plume d’un auteur français et ce, quatre ans avant de voir le jour dans Casino Royale.
C’est en effet en France et en 1949 que Jean Bruce crée le personnage d’OSS 117 pour le Fleuve Noir. Hubert Bonisseur de la Bath est un Américain d’ascendance française (d’où son nom) employé par la CIA (OSS, son matricule, provenant du service secret américain antérieur à la création de la CIA).
Jean Bruce : du maquis à la machine à écrire
Jean Bruce, Jean Alexandre Brochet de son nom de naissance, est né le 22 mars 1921 à Paris. Fils de restaurateurs, il entre à l’École Nationale Supérieure de la police, d’où il rejoindra peu avant la guerre la Commission Internationale de Police Criminelle, qui deviendra plus tard Interpol. Puis arrive la guerre, il s’engage dans l’aviation, devient un pilote de chasse émérite avec un bon nombre de victoires à son actif, et un crash dont il sort indemne. Démobilisé, il rejoint la résistance jusqu’à la libération, où il rencontre William Leonard Langer, membre de l’OSS, qui a pour matricule le numéro 117. Notre auteur saura s’en souvenir lorsque lui viendra l’idée de créer un agent secret.
Après la guerre, Jean Alexandre Brochet travaille un temps pour la Direction Générale des Etudes et des Recherches, qui deviendra le SDECE, où il traque les délits financiers, nombreux en cette période troublée. Le travail de bureau ne lui convenant pas, il quitte ce poste pour divers emplois, avant de fonder une agence de détectives spécialisée dans les enquêtes pour le compte des entreprises soucieuses de protéger leurs secrets de fabrication. Las, son associé meurt dans un accident de voiture, et il abandonne l’agence. Nous sommes en 1949, Jean Alexandre Brochet est au chômage et passe le temps à lire des romans… de Peter Cheyney.
C’est là que son épouse lui suggère l’idée qui fera leur fortune : pourquoi ne pas se lancer dans l’écriture de romans policiers ? Jean Bruce est né. Son épouse l’aide à produire un premier roman, ils définissent le héros, un certain Hubert Bonnisseur de la Bath, agent de la CIA où il porte le matricule OSS 117. Plusieurs éditeurs le refusent, jusqu’à ce qu’il atterrisse au Fleuve Noir, toute nouvelle maison d’édition qui cherche des auteurs. Le succès vient rapidement et, après quelques policiers, Jean Bruce se concentre sur l’espionnage dans le cadre d’une collection spécialisée nommée tout simplement « Espionnage » dont il assurera l’écriture de plus d’une vingtaine des trente premiers titres.
Cédant bientôt aux sirènes de la concurrence, Jean Bruce émigre avec son héros aux Presses de la Cité, maison plus prestigieuse où il disposera d’une collection personnelle. Las, tout allait trop bien. Alors que son héros aux aventures échevelées lui apporte la fortune grâce aux dizaines de millions d’exemplaires vendus, Jean Bruce se tue au volant de sa Jaguar en mars 1963. Il vient tout juste d’avoir quarante-deux ans et laisse derrière lui une œuvre de 88 volumes, dont 84 aventures d’OSS 117.
OSS 117 après Bruce : une affaire de famille
Sa veuve est vite approchée par l’éditeur : il souhaite voir se poursuivre les aventures de ce super espion qui est l’une des vaches à lait des Presses de la Cité. Elle refuse de laisser reprendre le flambeau par quelque tâcheron. Est-ce la fin pour OSS 117 ? Non. Trois ans plus tard, en 1966, paraît Les anges de Los Angeles, une nouvelle aventure d’OSS 117 signée… Josette Bruce. Nom de plume adopté par l’épouse pour poursuivre la série qui allait disparaître des librairies faute de nouveautés pour tirer la « back list » des œuvres de Jean Bruce. Elle s’est laissé convaincre de prendre la plume qu’elle refusait de confier à un auteur quelconque et s’en sort plutôt bien.
Sous sa signature paraîtront 143 volumes entre 1966 et 1985 avant qu’elle abandonne à son tour le personnage… au profit de leurs deux enfants, François et Martine « Bruce » qui publieront 24 volumes entre 1987 et 1992. Étonnant succès pour cette série d’une belle constance tout au long de sa production, si l’on excepte les derniers titres où les « enfants Bruce » prenaient quelques libertés avec le canon établi par leur père.
Aujourd’hui il reste peu de choses de cet extraordinaire succès de librairie, les aventures originales signées Jean Bruce sont dans la lignée des romans de Peter Cheyney : violence, sexe (jugé outrancier à l’époque, mais qui pâlirait bientôt sous les coups de boutoir de SAS), aventures échevelées. Quelques titres émergent du lot, dont Romance sur la mort, l’un des premiers de la série, qui mêle espionnage, aventure, et science-fiction (OSS 117 délaisse les nazis pour affronter la menace communiste dans une usine yougoslave où l’on tente de fabriquer des cyborgs avant l’heure, en greffant un cerveau électronique dans le corps d’humains).
Le reste est difficilement lisible aujourd’hui et la lecture donne une curieuse impression : celle que les parodies où cabotine Jean Dujardin ne sont pas si éloignées que cela des romans originaux. La série signée Josette Bruce se rapprochera davantage de l’actualité géopolitique de l’époque, tandis que les volumes dus aux enfants verront évoluer les codes fixés par leur père. Avec la fin de la guerre froide qui approchait, Hubert Bonnisseur de la Bath connaîtra le sort de tous les héros de romans d’espionnage qui foisonnaient à l’époque : une baisse d’intérêt du lectorat qui s’achèvera par l’arrêt des publications.
Mots-clefs : OSS 117, Jean Bruce, roman d’espionnage, agent secret, espionnage français, Hubert Bonisseur de la Bath, Fleuve Noir, James Bond