G.J. Arnaud, l’homme aux 416 romans et père du Commander

mai 27, 2026

Par: Gilbert Gallerne

G.J. Arnaud, l’homme aux 416 romans et père du Commander
G.J. Arnaud, l’homme aux 416 romans et père du Commander

De 1950 à 1987, une collection dévolue au roman d’espionnage existait au sein de la maison d’édition Fleuve Noir, qui, à l’époque, était spécialisée dans les « poches ». Les grands formats n’arriveront que par la suite, avant que la maison ne renaisse complètement en abandonnant le poche pour les grands formats de littérature populaire après le changement de nom pour Fleuve Éditions en 2013, mais c’est une autre histoire. Aux origines les auteurs qui y travaillaient étaient payés à la tâche, un forfait pour chaque roman publié, même si les contrats prévoyaient un pourcentage, dont seuls les très gros vendeurs profitaient vraiment. Mais c’était un bon moyen pour gagner correctement sa vie et nombre d’auteurs alignaient les titres et changeaient de collection sans états d’âme.

À l’époque, la collection Espionnage était à l’image des autres publiées par la maison : ancrée à droite, voire très à droite pour certains auteurs. On y trouvait nombre d’agents secrets travaillant pour les États-Unis et luttant pour la protection du monde libre contre la menace communiste. Jean Bruce avait ouvert la voie avec son OSS 117, bientôt remplacé par Paul Kenny et son Coplan, alias FX 18, qui fut un véritable best-seller durant des années, lorsque Bruce quitta le Fleuve Noir pour les Presses de la Cité. D’autres auteurs proposaient aux lecteurs des héros tous plus ou moins calqués sur le même moule défini par OSS 117 : grand, musclé, accumulant les conquêtes et luttant pied à pied contre les agents du KGB et leurs « proxis » (principalement) ou d’anciens nazis animés par des velléités de revanche.

Mais curieusement, un auteur présent depuis 1961 au catalogue s’inscrit complètement à l’opposé de la tendance générale : un certain G. J. Arnaud qui signe avec Forces contaminées son premier espionnage dans lequel apparaît déjà son personnage fétiche, le lieutenant Serge Kovask, des services secrets de la marine, lequel deviendra bientôt Le Commander, avant de quitter les services gouvernementaux pour une ONG aux préoccupations humanitaires. GJ Arnaud n’était pas un nouveau venu : né en 1928, il avait fait des études de droit complétées de Science-Po.

« À l’insu de son plein gré », il emporte le Prix du Quai des Orfèvres en 1952 avec Ne tirez pas sur l’inspecteur : alors qu’il effectuait son service militaire, sa femme avait tapé le manuscrit refusé par tous les éditeurs auxquels l’auteur l’avait soumis pour l’envoyer au jury. La suite, nous la connaissons. Le roman sera publié sous le pseudonyme de Saint-Gilles (du nom de son village natal), le nom de Georges Arnaud étant déjà pris par l’auteur du Salaire de la peur. Ce dernier sut par la suite se montrer généreux et l’autorisa à utiliser son propre nom. Notre homme se contenta donc de rajouter un J entre le prénom et le nom, afin de permettre la distinction avec son célèbre collègue.

Luc Ferran, c’est lui aussi

Georges Jean Arnaud publia dans nombre de collections présentes sur le marché, signant de divers pseudonymes. Son impact le plus décisif à l’époque fut sans conteste la création de Luc Ferran, un agent secret dont l’auteur se faisait appeler « Gil Darcy » aux éditions de l’Arabesque. Ce nom deviendra ensuite un pseudonyme maison lorsque GJ Arnaud quittera l’Arabesque pour le Fleuve Noir qui lui offrait de meilleures conditions, tant au niveau du rythme des parutions qu’à celui de la rétribution financière. Grand pourvoyeur de la collection Spécial Police, en parallèle à la collection Espionnage, il finira sa carrière en Anticipation avec plusieurs collections dévolues à sa monumentale saga futuriste La compagnie des glaces. Mais pour ce qui est de l’espionnage, revenons à sa série du Commander.

Agent américain, comme la plupart des héros du Fleuve à l’époque, Serge Kovacs ne travaille pas pour la CIA, mais pour un service secret de la marine. Avec le temps, le personnage évoluera pour se détacher de plus en plus de ses employeurs d’origine et se diriger vers l’assistance à des ONG où il affrontera ses collègues de jadis pour défendre la veuve et l’orphelin.

GJ Arnaud Festival de l’imaginaire de Metz, 1982

Le grand basculement

Les romans de GJ Arnaud s’inscrivent tout d’abord dans la lignée des romans d’espionnage du Fleuve Noir, maison qui ne brillait donc pas par son ouverture aux thèses gauchisantes, jusqu’à ce que se produise un déclic causé par la mort de Salvador Allende (11 septembre 1973) qui suscite chez l’auteur « une sorte de bouleversement intime une grande indignation, une grande tristesse… » (entretien avec Francis Valéry, in Fantascienza, juin 1980). Il se documente alors sur les conditions du coup d’État qui ont conduit au suicide d’Allende et découvre l’implication de la CIA et d’ITT dans les événements du Chili qui ont provoqué le renversement du gouvernement par une junte militaire. Cela donnera Les fossoyeurs de la liberté, roman qui voit son héros quitter les services secrets « officiels » pour passer au service d’un sénateur américain pour le compte duquel il ira enquêter sur les malversations commises par la CIA aux quatre coins du monde, sous prétexte de défendre la démocratie.

Dès lors, les romans d’espionnage de GJ Arnaud vont prendre un éclairage nettement différent, orienté politiquement à gauche, et mettant souvent le doigt sur des problèmes géopolitiques que le grand public ignorait. Seul regret de l’auteur : être accusé d’inventer des faits qu’il glanait dans la presse, au travers d’articles que personne ne songeait à remettre en question. Cela lui vaudra quelques problèmes avec des gouvernements ou des groupes qui n’apprécient guère de le voir lever le voile sur leurs petits bricolages. Il s’en expliquait dans une interview qu’il a bien voulu m’accorder : « Écoutez, je ne sais pas si ça a un impact, mais voyez : j’ai écrit un bouquin qui s’appelait Israël, O Israël. C’était un Espionnage, mais j’appellerais plutôt ça de la politique-fiction. On a reçu des tas de menaces. Toute la presse juive m’a accablé. Donc, ça touche au moins quelqu’un. J’ai quand même été interdit pendant vingt ans en Espagne. Pour du simple polar. Interdit littérairement et physiquement. Alors que j’aurais bien aimé aller en Espagne à cette époque-là, je n’ai jamais pu y aller. » (interview à lire in Les fabricants de rêves, Gilles Bergal, éditions Rivière Blanche, 2021)

Des romans ancrés dans le réel

C’est que GJ Arnaud ancre ses récits dans le réel, à grand renfort de documentation : « Si je fais un roman d’esp… qui paraît dans une collection d’espionnage —moi, ça me gêne ce titre parce que ce n’est plus de l’espionnage chez moi, c’est de la politique-fiction— eh bien il me faut énormément de documentation, alors j’accumule des coupures de presse, je me procure des traductions. J’ai un fils qui me fait pas mal de traduction. Il vit à Berlin et parle quatre ou cinq langues, alors, dès qu’il voit quelque chose qui pourrait m’intéresser, il le traduit et me l’envoie. Il m’a fait une traduction presque intégrale d’un bouquin de Strauss, et je l’ai utilisé dans le dernier Espionnage qui est sorti, Les veuves de Berlin. C’est un bouquin uniquement sur Strauss à travers tout ce qu’il a pu faire pendant la guerre ou dans le nazisme. C’est un bouquin qui n’existe pas en France. J’ai pu lire la traduction et produire quelque chose d’inédit, que personne ne sait en France. Ça, c’est ma fierté. Je suis heureux quand je fais un truc comme ça. » (Interview de l’auteur, in Les fabricants de rêves, Gilles Bergal)

La Mamma, « James Bond girl” du Commander

Le choix de ses sujets détonne donc un peu dans la production relativement uniforme de la collection Espionnage, la « différence Arnaud » va s’accroître encore avec le choix de ses personnages : constatant que les héros de la concurrence sont en permanence entourés de jolies filles, il décide de prendre le contrepied et crée le personnage de la Mamma, une vieille femme qui aide son héros (grand et musclé, comme il se doit, quant à lui). Le personnage lui plaît tellement qu’il réutilisera la Mamma dans chacune des aventures ultérieures du Commander.

Entre 1961 et 1986, GJ Arnaud livrera 75 romans dans cette seule série. Chiffre qui excède même le nombre de volumes publiés dans sa saga de science-fiction La compagnie des glaces, qui parvient « seulement » à 62 titres, le tout s’inscrivant dans une production globale de 416 titres sous une multitude de pseudonymes.

GJ Arnaud s’éteint le 26 avril 2020 à l’âge de 91 ans, à la Londe-les-Maures. Il demeure l’un des auteurs de littérature populaire les plus importants du XXe siècle et sa contribution au petit monde de l’espionnage est loin d’être négligeable, ainsi qu’on l’a vu.

Certains de ses titres ont été réédités par French Pulp avant le naufrage de cette maison d’édition, mais la plupart d’entre eux dorment aujourd’hui dans les bibliothèques d’amateurs qui traquent sur le marché de l’occasion les volumes qui manquent encore à leur collection.

Couverture du livre « Forces contaminées » de GJ Arnaud

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