La sanction, premier roman d’espionnage d’un auteur anonyme

juin 30, 2026

Par: Gilbert Gallerne

La sanction, premier roman d’espionnage d’un auteur anonyme
La sanction, premier roman d’espionnage d’un auteur anonyme

Professeur d’art, alpiniste et tueur pour les services secrets

Jonathan Hemlock, bel homme célibataire de 37 ans, est professeur d’art à l’université, où il est le plus jeune titulaire d’une chaire au Département des Beaux-Arts. Il est également un alpiniste chevronné dont la réputation s’étend bien au-delà des frontières des États-Unis. Enfin, mais cela peu de gens le savent, il est tueur pour l’organisation CII, un service secret américain chargé des basses œuvres que les autres ne veulent pas accomplir. Tueur n’est pas le terme que ces gens emploient : ils préfèrent utiliser le terme de sanction. La sanction s’applique à tout agent qui tue l’un des leurs. C’est une punition qu’aucun tribunal ne valide, et pour l’appliquer, la CII fait appel à des spécialistes qu’elle rémunère pour chaque opération.

Le salaire est bon, et ces sommes permettent à Jonathan d’assouvir son vice caché : il collectionne les œuvres d’art volées. Il en possède une bonne quantité dans les sous-sols de l’église désaffectée qu’il a transformée en demeure où il invite rarement ses conquêtes féminines.

Rentré de sa dernière mission qu’il a remplie brillamment, Jonathan songe à raccrocher. Sa dernière mission devrait lui rapporter suffisamment pour s’offrir le tableau de Pissarro qu’il convoite. Il n’a pas besoin d’argent. Mais la CII ne l’entend pas de cette oreille et veut lui confier une tâche urgente que lui seul peut remplir. Il se retrouve donc convoqué devant son supérieur, Dragon, un albinos hypocondriaque qui vit reclus dans l’obscurité, assisté d’une secrétaire revèche et d’un homme à tout faire envers lequel il éprouve une antipathie viscérale autant que réciproque.

Le couteau sous la gorge

Hemlock commence par refuser cette nouvelle mission, mais ses employeurs n’ont guère le choix : lui seul peut la remplir dans la mesure où il va falloir escalader le sommet Eiger, une montagne dans les Alpes suisses qui a l’habitude de recracher les corps de ceux qui la défient. Hemlock s’est déjà attaqué à cette escalade à deux reprises. Il a échoué les deux fois et a dû rebrousser chemin. Une nouvelle expédition se prépare, composée de quatre alpinistes chevronnés. L’un d’eux vient d’avoir un accident fort opportun et Hemlock doit prendre sa place. Parmi les trois autres se trouve l’assassin qu’il devra sanctionner. Problème : on ne sait pas encore duquel des trois il s’agit.

« Désolé, pas pour moi, » répond Hemlock. Mais il s’aperçoit bien vite que lui non plus n’a plus vraiment le choix face à un employeur que les scrupules n’étouffent pas. Le tableau qu’il convoitait vient d’être acheté par la CII et l’argent qu’il comptait consacrer à cet achat lui a été volé. Son église est menacée de démolition, et on n’hésitera pas le cas échéant à signaler aux autorités sa collection d’objets d’art volés. La faillite et la prison le guettent, sa seule issue est de remplir le contrat qu’on lui propose.

Après en avoir âprement négocié les termes, Hemlock accepte et c’est là que les ennuis commencent vraiment. Il a devant lui trois suspects, on doit lui désigner sa cible le moment venu. Mais ce moment tarde et il se retrouve à entreprendre l’escalade du mont Eiger avec trois hommes sans savoir lequel il devra tuer. Pis encore : son identité et sa mission ont peut-être été dévoilées au tueur qui n’hésitera pas à se débarrasser de lui à la première occasion. Et lorsqu’on escalade une montagne à pic en confiant sa vie à ses coéquipiers, les occasions d’avoir un « accident » ne manquent pas.

Un roman d’espionnage qui sort des sentiers battus

D’une banale affaire d’espionnage, Trevanian a tiré un récit fort original. Par son cadre tout d’abord : l’alpinisme n’est pas souvent représenté dans les romans d’espionnage et la plus grande partie du récit est consacrée à l’escalade du sommet Eiger sans que cela soit le moins du monde ennuyeux pour le néophyte.

Outre le dépaysement offert par le décor dans lequel se déroule ce roman, le ton de celui-ci n’est pas courant non plus en matière d’espionnage. L’humour est présent à chaque page, davantage à travers le style de l’auteur et les observations cruelles qu’il porte sur les divers personnages de l’histoire, que dans les situations, même si certaines ne manquent pas de piquant. Exemple avec cet échange entre le professeur et l’une de ses jolies élèves qui n’a pas le niveau pour réussir l’examen de fin d’année et espère user de ses charmes pour obtenir de lui la note qui la sauvera :
— Alors, s’il y a quoi que ce soit que je puisse faire pour avoir une meilleure note… Vous comprenez, je serais prête à faire n’importe quoi, oui, vraiment.
Hemlock prit un ton grave.
— Vous avez envisagé tout ce qu’implique cette offre ?
Elle acquiesça et avala sa salive, les yeux brillant d’impatience.
Il baissa la voix et reprit d’un ton de confidence :
— Avez-vous des projets pour ce soir ?
Elle s’éclaircit la gorge et dit que non, elle n’en avait pas.
Hemlock hocha la tête.
— Vous habitez seule ?
— La fille qui partage mon appartement est absente pour la semaine.
— Bien. Alors je vous conseille de vous plonger dans vos bouquins et de réviser à fond. C’est la façon la plus sûre de vous assurer une bonne note.
— Mais…
— Oui ?
Elle s’effondra.
— Merci beaucoup.
Je vous en prie.

C’est que le professeur ne pioche pas ses conquêtes parmi les étudiantes. Un gibier trop facile qu’il compare à des canards posés sur l’eau devant un chasseur. De même qu’il refuse les avances poussées de sa jeune et jolie voisine qui compte sur lui pour perdre sa virginité. Là aussi, Hemlock, qui a des principes, ne veut rien entendre.

Il vise plus haut. Le genre femme imprenable. Ce qui ne lui épargne pas les déconvenues dans son autre profession et l’amène inexorablement à une déception.

Je ne divulguerai pas la fin de l’histoire, je ne peux que vous inciter à lire ce roman considéré comme un classique du genre.

Couverture du livre La sanction de Trevanian

Un auteur aussi mystérieux que son héros

Ce roman étant publié sous un pseudonyme, on s’interrogea longtemps sur l’identité réelle qui se cachait derrière la signature « Trevanian ».

De son vrai nom Rodney Whitaker, l’auteur était né dans l’état de New York en 1931 dans une famille pauvre. Après avoir servi dans la marine américaine de 1949 à 1953, il entreprend des études qui le mèneront à un doctorat en communication et cinéma. Devenu enseignant, il finira directeur du département de communication à l’université du Texas. C’est là qu’il écrira son premier roman sous ce pseudonyme (il en utilisera d’autres) publié en 1972. Rencontrant le succès dès sa sortie, La sanction fera l’objet d’une adaptation par Clint Eastwood sous le même titre en 1975.

D’autres romans d’espionnage suivront, le premier (L’expert) reprenant le personnage d’Hemlock, tous seront remarqués par la critique et le public. Le plus célèbre sera Shibumi. Et toujours dans le plus grand secret. L’identité véritable de Trevanian sera dévoilée en 1983, mais ce n’est qu’en 1998 qu’il confirmera cette révélation.

Carrière atypique donc pour Rodney Whitaker, alias Trevanian, qui laisse une œuvre abondante longtemps publiée dans l’anonymat le plus complet malgré les millions d’exemplaires vendus. Pour ce qui concerne l’espionnage, Shibumi et La sanction demeureront des œuvres indispensables dans toute bibliothèque consacrée au genre.

Détails

  • Titre : La sanction
  • Titre original : The Eiger Sanction
  • Auteur : Trevanian
  • Éditeur : Gallmeister
  • ISBN : 9782351780138
  • Format : Relié
  • Nationalité : États-Unis
  • Langue : Français
  • Traduction : Jean Rosenthal
  • Date de publication : 04/10/2007
  • Nombre de pages : 331 pages

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